18 août, 2025

Par Émile Brisson-Curadeau

Comme le relate bien la dernière chronique, la Grive de Bicknell est parmi les espèces nicheuses les plus rares et méconnues d’Amérique du Nord. Un des obstacles à la conservation de cette espèce est la difficulté d’effectuer des inventaires de population. L’espèce passe effectivement l’été en montagne appalachienne, où elle est difficile d’accès, et l’hiver dans les montagnes de la République dominicaine… où elle est également difficile d’accès ! Reste durant la migration, qui se fait de nuit, alors que ces grives nous volent au-dessus de la tête et émettent des cris qui sont facilement détectables. Pourrait-on écouter et compter ces cris pour estimer les populations de Grive de Bicknell ?

Problème d’identification

Le problème, c’est que la Grive à joues grises, un proche parent de la Grive de Bicknell, en plus d’être morphologiquement extrêmement similaire, fait également des cris semblables durant sa migration nocturne. Enfin, c’est ce qu’on croit, car il est impossible de vérifier l’identité des oiseaux au visuel en pleine nuit.

Tout ce qu’on sait, c’est que durant le jour, ces deux espèces font des cris similaires, et que ces cris sont également entendus la nuit alors que les oiseaux sont en déplacement. Comment donc faire pour savoir quel cri appartient à quelle espèce ?  C’est ce que notre étude a tenté de résoudre.

La biogéographie à la rescousse

La clé du problème se retrouve dans la distribution des deux espèces. La Grive de Bicknell a une aire de répartition plus restreinte, et donc partout où cette espèce migre, la Grive à joues grises y migre également. Impossible donc de savoir quel cri appartient à qui.

Par contre, à l’ouest des Grands Lacs, seule la Grive à joues grises est présente, et nous pouvons donc utiliser ces vocalisations comme référence pour cette espèce. Il suffit ensuite de comparer ces cris avec ceux plus à l’est, où les deux espèces migrent (comme au Québec), et de voir si certains cris sortent du lot. Si c’est le cas, nous pouvons fortement suspecter que ces cris appartiennent à la Grive de Bicknell !

Nous avons donc collecté des centaines d’enregistrements dans les deux localisations, et analysé les spectrogrammes* des cris nocturnes pour tenter de démêler le tout.

*Un spectrogramme est une représentation visuelle d’un son montrant comment l’intensité des différentes fréquences (en Hertz – Hz) d’un son varie dans le temps.

Des résultats concluants

À l’ouest des Grands Lacs, les cris atteignent une fréquence maximale autour de 4600 Hz, avec les cris les plus aigus dépassant légèrement la barre des 4900 Hz. Ces nombres servent donc de références pour ce à quoi une Grive à joues grises devrait ressembler.

Au Québec, bien qu’il y ait effectivement beaucoup de cris autour de 4600 Hz, nous avons enregistré une quantité suspicieuse de cris dépassant les 5000 Hz et allant jusqu’à 5800 Hz ! Ces cris ne peuvent qu’appartenir à nul autre que la Grive de Bicknell.

Les cris de ces dernières sont également, en moyenne, plus « explosifs ». En d’autres mots, la fréquence augmente rapidement au moment de l’émission du cri, ce qui se traduit par un pic aigu sur le spectrogramme. Chez les grives à joues grises, l’augmentation des fréquences est plus graduelle, produisant une forme plus arrondie sur le spectrogramme. Attention toutefois : certaines grives à joues grises peuvent aussi émettre des cris explosifs. La fréquence maximale atteinte demeure donc le meilleur critère pour distinguer les deux espèces.

 

La suite ?

Selon nos résultats, nous avons déterminé que les cris au Québec dépassant les 5000 Hz peuvent être attribués à la Grive de Bicknell. L’idée est ensuite de déployer plusieurs enregistreuses autonomes à divers endroits dans la province pour capturer le passage des grives de Bicknell durant la migration. En comparant le nombre de cris émis au fils des années, nous pourrons ainsi avoir une idée de la tendance des populations.

Pour lire l’article (en anglais) : Brisson-Curadeau, E., Y. Aubry, A. Desrochers, B.M. Van Doren & B. Drolet. 2025. Identification of nocturnal flight calls of Bicknell’s thrush (Catharus bicknelli) and gray-cheeked thrush (Catharus minimus). Bioacoustics. 1-19. (téléchargement)