17 avril, 2026

Par Jessé Roy-Drainville

L’hiver, lorsque la neige recouvre les dunes de Tadoussac et le Cap Tourmente et que les oiseaux migrateurs ont quitté la Côte-Nord, on pourrait imaginer que l’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac (OOT) met ses activités en pause. Il n’en est rien ! C’est, au contraire, une période encore très active pour l’équipe.

Sous la neige, une saison bien remplie

Depuis plusieurs années, une tâche d’envergure mobilise en effet notre équipe d’ornithologues durant une grande partie de l’hiver : l’analyse minutieuse de milliers d’enregistrements sonores d’oiseaux provenant de partout au Québec, notamment à l’aide de la plateforme WildTrax.

Initialement mandatés par le Service canadien de la faune et l’Institut de développement durable des Premières Nations du Québec–Labrador (IDDPNQL), dans le cadre de l’initiative Pineshish-Piyaasiis, nous avons vu au fil du temps un nombre croissant de partenaires nous confier ce type de mandats.

Cette expérience soutenue nous a permis de développer un solide volet en bioacoustique, appuyé sur des méthodes éprouvées et une connaissance approfondie des vocalisations aviaires. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de dresser des portraits fiables et détaillés de la biodiversité aviaire à l’échelle du nord-est du Canada.

Dans un contexte de projets de conservation, d’aménagement ou de suivi faunique, la qualité et la rigueur de nos analyses constituent un appui de premier plan pour des prises de décision éclairées.

WildTrax et ENA : révolutionner l’étude des oiseaux

WildTrax est une plateforme en ligne canadienne qui permet de gérer, stocker, analyser et partager des données sonores recueillies dans la nature. Ces données proviennent de petits appareils appelés enregistreurs numérique automatisés (ou ENA).

Ces appareils, résistants aux intempéries, sont munis d’un ou deux microphones et enregistrent les sons ambiants à des moments programmés à l’avance.  On les installe au printemps ou en hiver dans les zones à étudier, puis on les récupère à l’automne ou l’hiver suivant.  Ils ont donc été à l’écoute durant toute la saison de reproduction des oiseaux.

Comme plusieurs projets utilisent des dizaines, voire des centaines d’enregistreurs, et que plusieurs projets sont menés en parallèle, cela représente rapidement des milliers d’heures d’enregistrements à analyser ! Heureusement une sélection préalable est réalisée pour n’écouter qu’un nombre suffisant de minutes d’enregistrements pour avoir une bonne idée de la diversité aviaire. Un avantage appréciable : on peut faire ce travail à l’intérieur, bien au chaud… et à l’abri des moustiques !

Cet outil est très important, car il permet d’étudier des endroits difficiles d’accès et de recueillir des données sans déranger les animaux. Certains de ces projets sont ainsi réalisés en collaboration avec des communautés autochtones, qui contribuent au déploiement des enregistreurs sur leurs territoires traditionnels, enrichissant ainsi les données d’un savoir écologique local précieux, mais permettent aussi de peaufiner la répartition des oiseaux à grande échelle sur l’entièreté de la forêt boréale.

Analyse artificielle ou humaine ?

L’intelligence artificielle, comme BirdNET, HawkEars ou Merlin, peut aider à identifier certains oiseaux, mais elle n’est pas encore assez fiable. Elle fait des erreurs lorsque les oiseaux sont loin des micros, lorsque l’environnement est bruyant ou encore lorsque plusieurs oiseaux chantent en même temps. C’est pourquoi l’oreille experte des ornithologues demeure essentielle pour analyser correctement les enregistrements et éviter des résultats erronés.

L’analyse des enregistrements suit une méthode rigoureuse. Les fichiers audios sont d’abord importés sur WildTrax, ce qui permet de les écouter de n’importe où avec une connexion Internet. Les ornithologues les examinent ensuite un par un, en les écoutant tout en observant un sonogramme (ou spectrogramme). Il s’agit d’une image du son : le temps est représenté de gauche à droite, et la hauteur des sons (fréquences graves ou aigues) de bas en haut.

 

Exemple avec un enregistrement

Sur cet enregistrement en forêt boréale du nord du Québec vous constaterez par exemple que notre équipe a recensée 15 individus appartenant à 9 espèces différentes. La partie du haut correspond au micro gauche, celle du bas au micro droit. Les repères de temps (0 s, 5 s et 10 s) apparaissent en bas. Les boîtes indiquent les oiseaux identifiés, avec un code de quatre lettres et un numéro pour chaque individu (par exemple, « WTSP | 1 » pour un Bruant à gorge blanche, « BTNW | 1 » pour une Paruline à gorge noire, ou « MAWA | 2 » pour une Paruline à tête cendrée).

De petites bandes au sommet montrent aussi les espèces détectées automatiquement par l’intelligence artificielle. Ces suggestions peuvent aider en cas de doute, mais ce sont toujours les ornithologues qui confirment l’identification finale.

Du signal sonore à l’identification des individus

Les ornithologues analysent les enregistrements en traçant une « étiquette » autour de chaque chant d’oiseau. Ils y indiquent ensuite l’espèce, mais aussi le nombre d’individus présents.

En effet, on ne se contente pas d’identifier l’espèce : on cherche aussi à savoir combien d’oiseaux sont présents. Pour distinguer différents individus, nos spécialistes se basent sur plusieurs indices : des chants qui se chevauchent, des intensités différentes (plus ou moins proches), ou encore la position de l’oiseau autour de l’enregistreur.

La plupart des enregistreurs possèdent deux micros orientés dans des directions opposées. Lorsqu’on écoute les sons avec des écouteurs, on les entend en stéréo, comme si les oiseaux étaient autour de nous. De plus, même si les oiseaux d’une même espèce chantent de façon semblable, chaque individu a souvent une petite « signature » sonore qui lui est propre, un peu comme un accent. Chez les humains, même si deux personnes parlent la même langue, elles n’ont presque jamais la même voix !

En bref, ce travail d’analyse minutieuse permet de transformer des heures d’écoute en données scientifiques fiables et utiles.

Science, collaboration et conservation : le potentiel des enregistrements sonores

Au-delà de l’analyse elle-même, ces projets d’enregistrements offrent un énorme potentiel. Ils permettent de couvrir, à plus faible coût et avec une grande précision, des milieux naturels pour lesquels on dispose de très peu d’informations. Ils permettent également de détecter des espèces en péril et de soutenir la création d’aires protégées.

À plus long terme, ces données ouvrent la porte à de nouveaux projets de recherche et contribuent à développer l’expertise de l’équipe dans un domaine en pleine croissance : la bioacoustique, soit l’étude des sons produits par les animaux.

Elles aident aussi à mieux comprendre les grands changements qui affectent les habitats des oiseaux, comme le climat, les activités humaines, les feux de forêt ou les épidémies d’insectes, dans des régions éloignées du Québec où l’accès est très difficile.

Tourné vers l’avenir

Pour finir, l’OOT est en plein développement de son offre de service scientifique, que ce soit en bioacoustique, qu’en étude de cas, et analyses scientifiques. Chaque nouveau projet élargit la couverture territoriale, renforce les connaissances sur les oiseaux du Québec et assure un avenir plus stable pour l’équipe d’ornithologues. L’hiver n’est donc pas une saison de repos pour notre équipe jeune et grandissante : c’est un moment où, patiemment et passionnément, on transforme des milliers d’heures d’enregistrements en données concrètes pour connaitre et éventuellement mieux protéger nos oiseaux!