Par Justine Le Vaillant et Alexandre Terrigeol
La Nyctale de Tengmalm (Aegolius funereus), un petit rapace de la famille des Strigidés, est une espèce clé de l’écosystème boréal. Toutefois, en raison de ses habitudes nocturnes et de sa répartition dispersée, les connaissances sur ses populations demeurent limitées, et son statut démographique en Amérique du Nord reste mal connu. Au Canada, sa population est estimée entre 50 000 et 500 000 individus, mais ses fortes fluctuations rendent les décisions de gestion particulièrement complexes.
Espèce indicatrice et suivi des populations
Considérée comme une espèce indicatrice, l’observation de sa biologie et de ses tendances de population peut refléter l’état de santé de l’écosystème boréal. Son étude permet d’obtenir des informations cruciales sur la dynamique des autres espèces de la forêt et sur ses conditions environnementales. Toutefois, le suivi des populations en Amérique du Nord est freiné par son mode de vie nocturne, l’accès difficile à son habitat forestier et son comportement de dispersion, qui limite sa répartition au nord.
L’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac et celui de Whitefish Point (Michigan, USA) ont tous deux lancé, au milieu des années 1990, l’un des rares programmes nord-américains de suivi de cette espèce. À l’époque, des nombres importants d’individus étaient parfois signalés jusque dans le sud de la province et aux États-Unis, sans explication claire.
Les premières données obtenues ont montré que les populations fluctuaient selon un cycle de 4 à 5 ans, souvent associé à une faible proportion de juvéniles. Lorsque les proies se font rares en forêt boréale, une irruption au sud de son aire de répartition est alors observée.
Tendances démographiques et conditions de la population
En raison des grandes variations interannuelles, il devient bien plus compliqué de fournir une estimation absolue des effectifs et des traits de l’histoire de vie de cette espèce. Les derniers modèles démographiques indiquent cependant une baisse progressive de l’abondance, avec des pics, lors des années irruptives, de moins en moins marqués. Le ratio juvéniles/adultes, quant à lui indicateur de la reproduction boréale, présente des variations annuelles cohérentes avec le cycle démographique, sans pour autant confirmer une baisse nette du succès reproducteur.
Par ailleurs, les indices de condition corporelle relevés à Tadoussac depuis 30 ans montrent une diminution de l’indice de chair durant la migration automnale. Ce déclin du développement musculaire pourrait indiquer une dégradation de l’habitat, possiblement liée à la réduction des forêts anciennes. Ce phénomène est préoccupant, car il peut nuire à la survie, à la reproduction et à la résistance hivernale des nyctales.
Causes et conséquences du déclin de la population
Les fortes fluctuations démographiques observées chez la Nyctale de Tengmalm sont étroitement liées à l’abondance de ses proies. Les cycles des populations de Campagnols à dos roux de Gapper (Myodes gapperi) sont souvent synchronisés avec les années d’irruptions, marquées par des déplacements vers le sud à la recherche de conditions plus favorables.
La diminution de l’abondance et la dégradation de la condition physique des nyctales semblent refléter une détérioration de l’habitat, qui pourrait affecter l’ensemble de la biodiversité boréale.
Plusieurs facteurs pourraient expliquer ce déclin. La perte d’habitat due à l’expansion des activités forestières réduit le nombre de vieux arbres nécessaires à la nidification. En parallèle, la diminution des forêts anciennes entraîne une baisse de la production de cônes, essentielle à l’abondance des campagnols. Enfin, les changements climatiques — fluctuations de température, événements extrêmes comme les pluies verglacantes — réduisent la disponibilité des ressources alimentaires, affectant la reproduction et le recrutement.
Recommandations pour la conservation et les suivis futurs
Bien que cette espèce ne soit pas considérée comme menacée, il est essentiel de rappeler l’importance de suivre l’ensemble des espèces d’oiseaux, au risque de voir décliner dangereusement des populations pourtant jugées communes. Assurer la survie de cette espèce nécessite d’intensifier les efforts de conservation, en surveillant non seulement son abondance, mais aussi l’état de santé des individus. Le suivi des sites de nidification, par exemple, pourrait fournir des données clés sur la reproduction et la dynamique des populations.
L’intégration de technologies modernes et les analyses génétiques pour estimer la taille effective des populations, pourrait nous permettrait d’approfondir les connaissances sur cette espèce encore peu étudiée en Amérique du Nord, notamment en ce qui concerne ses déplacement et sa répartition.
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En conclusion
La Nyctale de Tengmalm est bien plus qu’un symbole de la forêt boréale : elle constitue un indicateur précieux des changements qui affectent cet écosystème. Son suivi, notamment à Tadoussac, fournit des indices essentiels sur l’évolution de la biodiversité nordique. Il devient urgent de renforcer les actions de conservation en considérant une approche holistique de gestion de la forêt et de poursuivre les recherches sur les facteurs influençant ses populations, afin de prévenir son déclin.
Pour lire l’article (en anglais) : Le Vaillant, J., A. Terrigeol, L. Desbordes, P. Côté, J. Lemaître, A. Anctil, C. Casabona, J. Ibarzabal, L. Imbeau, N. Mackentley, C. Neri, B. Rolek, C.J.W. McClure & J.-F. Therrien. 2025. Demographic trends for the Boreal Owl (Aegolius funereus) using standardized migration monitoring data in eastern North America. The Wilson Journal of Ornithology 122(1). (téléchargement)